Presque tous les managers savent dessiner la fenêtre de Johari sur un tableau blanc. Presque aucun n'a réellement pratiqué l'exercice. Il y a pourtant un monde entre connaître le modèle et se retrouver face à un collègue qui vous tend un adjectif que vous n'aviez pas choisi pour vous-même — c'est dans cette seconde expérience que l'apprentissage se produit. Ce guide vous donne trois façons de le pratiquer pour de vrai : un protocole solo de 30 minutes, une version en binôme et un atelier d'équipe de 60 à 90 minutes, avec les scripts, la grille et les erreurs d'animation à éviter.
Que mesure exactement l'exercice ?
Le modèle derrière l'exercice vient de Joseph Luft et Harrington Ingham, qui l'ont présenté en 1955 comme un modèle graphique de la conscience interpersonnelle (Luft & Ingham, 1955). Deux questions se croisent : qu'est-ce que je sais de moi, et qu'est-ce que les autres savent de moi ? Il en résulte quatre zones : publique (connue des deux), cachée (connue de moi seul), aveugle (connue des autres seulement) et inconnue (connue de personne). Si la théorie est nouvelle pour vous, commencez par notre article sur la fenêtre de Johari — celui-ci porte sur la pratique, pas sur l'explication.
L'exercice a un seul objectif : agrandir la zone publique, car c'est là que vivent la confiance et la collaboration efficace. Il existe exactement deux leviers. La révélation de soi réduit la zone cachée — vous choisissez de partager quelque chose. Le feedback réduit la zone aveugle — quelqu'un vous montre ce que vous ne pouviez pas voir. C'est dans la zone aveugle que se trouvent les découvertes les plus précieuses, ce qui fait de cet exercice l'un des outils les plus directs pour faire émerger les zones aveugles du leader.
En pratique, l'exercice rend tout cela opérationnel avec une mécanique simple : une liste fixe d'adjectifs, choisis une fois par vous et une fois par les autres, puis triés dans la grille.
La liste officielle des 56 adjectifs
L'exercice classique s'appuie sur une liste de 56 adjectifs, en anglais dans la version d'origine. Chacun — vous comme vos relecteurs — en choisit 5 ou 6 qui vous décrivent le mieux, dans cette liste uniquement. En voici l'adaptation française :
Capable, Tolérant, Adaptable, Audacieux, Courageux, Calme, Attentionné, Enjoué, Astucieux, Complexe, Confiant, Fiable, Digne, Empathique, Énergique, Extraverti, Amical, Généreux, Heureux, Serviable, Idéaliste, Indépendant, Ingénieux, Intelligent, Introverti, Bienveillant, Cultivé, Logique, Aimant, Mature, Modeste, Nerveux, Observateur, Organisé, Patient, Puissant, Fier, Réservé, Réfléchi, Détendu, Croyant, Réactif, En questionnement, Affirmé, Soucieux du regard des autres, Sensé, Sentimental, Timide, Espiègle, Spontané, Compatissant, Tendu, Digne de confiance, Chaleureux, Sage, Spirituel.
Notez ce qui manque : il n'y a aucune insulte dans cette liste. Les adjectifs sont positifs ou neutres à dessein — cette contrainte maintient l'exercice dans le descriptif plutôt que dans l'évaluatif, et c'est ce qui rend la participation honnête possible.
La grille à remplir
| | Connu de soi | Inconnu de soi | |---|---|---| | Connu des autres | Zone publique — adjectifs choisis par vous ET par les autres | Zone aveugle — adjectifs choisis par les autres seulement | | Inconnu des autres | Zone cachée — adjectifs choisis par vous seulement | Zone inconnue — adjectifs choisis par personne |
Le tri est mécanique : un adjectif choisi par vous et par au moins une autre personne va en zone publique. Choisi par les autres seulement : zone aveugle. Choisi par vous seul : zone cachée. Le reste des 56 : zone inconnue. L'exercice, c'est la conversation — pas le tri.
Le protocole solo (30 minutes)
Vous pouvez commencer seul dès aujourd'hui ; vous recevrez simplement les réponses des autres en différé.
Minutes 0–5 — vos choix. Parmi les 56, choisissez les 5 ou 6 adjectifs qui vous décrivent le mieux au travail. Premier instinct, sans sur-réfléchir.
Minutes 5–15 — vos prédictions. Nommez trois collègues qui vous voient régulièrement à l'œuvre. Pour chacun, notez les 5 ou 6 adjectifs que, selon vous, ils choisiraient pour vous. Se forcer à prédire est ce qui rendra la comparaison instructive.
Minutes 15–20 — la grille provisoire. Remplissez la grille avec vos choix et vos prédictions. C'est votre hypothèse sur votre propre fenêtre.
Minutes 20–30 — la demande. Envoyez ce message aux trois collègues : « Je fais un court exercice de connaissance de soi. Dans cette liste de 56 adjectifs, peux-tu choisir les 5 ou 6 qui me décrivent le mieux au travail ? Des choix honnêtes m'aident davantage — la liste ne contient aucun mot négatif, et je ne te demanderai de justifier que si tu en as envie. »
Quand les réponses arrivent, reconstruisez la grille avec les vraies données et comparez-la à votre version prédite. L'écart entre la zone aveugle prédite et la zone aveugle réelle est, littéralement, une mesure de votre conscience de soi externe — la dimension que, d'après les recherches d'Eurich, nous surestimons presque tous (Eurich, 2018).
Le protocole en binôme
Plus puissant que le solo, plus léger que l'atelier. Choisissez un pair de confiance — même niveau, aucun lien hiérarchique.
Préparation (10 minutes chacun, séparément). Choisissez 5 ou 6 adjectifs pour vous-même et 5 ou 6 pour votre binôme. Pour chaque adjectif choisi pour l'autre, notez un moment concret où vous l'avez observé. Pas de moment, pas d'adjectif.
Échange (30 minutes ensemble). A remet sa liste : « Voici les six mots que j'ai choisis pour toi. Pour chacun, un moment où je l'ai vu. » B reçoit avec seulement deux réponses autorisées : « merci » et des questions de clarification. Aucune contre-argumentation — comme le montrent Stone et Heen, les réflexes de rejet du feedback se déclenchent d'autant plus vite que le feedback compte (Stone & Heen, 2014). Puis on inverse les rôles. On termine par une question chacun : « Quel mot t'a surpris, et qu'en fais-tu ? »
L'atelier d'équipe (60 à 90 minutes)
Un prérequis avant tout : ce format demande de prendre des risques interpersonnels devant le groupe, et cela ne fonctionne que dans un climat où ces risques semblent sûrs — ce qu'Amy Edmondson a défini et mesuré sous le nom de sécurité psychologique (Edmondson, 1999). Si votre équipe est en conflit ouvert ou sort d'une réorganisation douloureuse, commencez par la version binôme. On n'utilise pas un exercice de construction de la confiance comme outil de réparation de la confiance.
| Temps | Étape | |---|---| | 0–10 min | Présenter le modèle, énoncer les règles | | 10–20 min | Sélection individuelle silencieuse : 5–6 adjectifs pour soi | | 20–40 min | Sélection par les pairs : 5–6 adjectifs par collègue attribué, un moment concret par adjectif | | 40–70 min | Tours d'échange : chacun reçoit, remplit sa grille en direct, pose des questions de clarification | | 70–90 min | Débrief : chacun partage une surprise et un engagement |
Les règles à énoncer à voix haute dès la première minute :
- Le leader reçoit son feedback en premier. Que le patron dise « merci » ou conteste son premier adjectif de zone aveugle décide de tout ce qui suit.
- Adjectifs de la liste uniquement, et chaque adjectif s'accompagne d'un moment concret.
- Celui qui reçoit répond par des remerciements et des questions, jamais par des objections.
- La zone cachée appartient à son propriétaire : chacun choisit ce qu'il révèle, personne n'insiste.
- Ce qui se dit dans la salle reste dans la salle, et rien n'alimente les entretiens d'évaluation.
Au-delà de six personnes, ne faites pas un tour complet de tous vers tous — le nombre d'échanges explose. Attribuez plutôt deux ou trois relecteurs à chacun.
Quelles sont les erreurs d'animation les plus fréquentes ?
Laisser glisser vers l'évaluation. Dès que quelqu'un dit « on dirait un mini entretien annuel », recadrez immédiatement : la liste ne contient aucun mot négatif et le résultat n'alimente aucun processus RH.
Forcer la révélation. La zone cachée se réduit sur invitation, jamais sous pression. Un animateur qui pousse quelqu'un à « s'ouvrir » enseigne à toute la salle que les règles étaient fausses.
Des adjectifs sans moments. « Tu es fiable » est un compliment. « Tu es fiable — mardi, quand la démo a planté, tu as repris la salle sans qu'on te le demande » est un feedback. Exigez le moment.
Le leader sur la défensive. Un seul agacement visible du patron face à un adjectif de sa zone aveugle, et toutes les listes de la salle se réécrivent silencieusement vers la flatterie.
Ne le faire qu'une fois. Une photo de fenêtre vieillit vite. Une fois par an, c'est un souvenir ; chaque trimestre, c'est une pratique.
Comment l'animer à distance ?
L'exercice s'adapte bien aux équipes distribuées, avec trois ajustements. Collectez en asynchrone : un simple formulaire où chacun choisit ses adjectifs et ceux de ses collègues, à rendre 48 heures avant l'appel — cela corrige aussi le principal écueil du distanciel, la sélection silencieuse en visio pendant que l'attention se disperse. Faites les échanges en binômes ou trios en salles séparées plutôt qu'en plénière, en gardant la règle du moment concret par adjectif. Et privilégiez le nominatif à l'anonyme : un choix anonyme ne peut pas être exploré (« qui m'a vu 'tendu', dans quel contexte ? »), ce qui supprime la partie la plus précieuse. Si la confiance est vraiment basse, un premier passage anonyme est une rampe d'accès acceptable — assumez le compromis et planifiez une reprise nominative.
Comment faire vivre la fenêtre entre deux ateliers ?
L'atelier produit une photo ; la valeur ne se cumule que si la zone aveugle continue de rétrécir entre les sessions. C'est exactement le travail de suivi qu'un coach IA fait bien : apportez vos adjectifs de zone aveugle dans un court débrief quotidien — « deux collègues ont choisi 'tendu' ; où est-ce que ça s'est vu aujourd'hui ? » — et des schémas émergent au fil des semaines qu'aucun atelier trimestriel ne peut capter. Les preuves d'efficacité sont réelles : des essais randomisés ont montré qu'un coach IA égale les coachs humains sur l'atteinte d'objectifs (Terblanche et al., 2022). Et quand une découverte de zone aveugle appelle une conversation plus délicate avec un collègue, l'art du feedback est la compétence sœur à travailler. Entre deux ateliers, entraînez-vous avec Lumia, votre coach IA — votre fenêtre aura bougé avant que l'équipe ne compare à nouveau ses grilles.
Questions fréquentes
Combien d'adjectifs choisit-on dans l'exercice de la fenêtre de Johari ?
Chaque participant choisit 5 ou 6 adjectifs qui décrivent le mieux la personne — une fois pour lui-même, une fois pour chaque collègue qu'il relit — toujours dans la liste officielle des 56 adjectifs. Le petit nombre force à prioriser, et la liste fixe rend les recoupements signifiants : un adjectif choisi par vous et par les autres va en zone publique ; choisi par les autres seulement, il révèle une zone aveugle.
Peut-on faire l'exercice de Johari de façon anonyme ?
C'est possible, mais on perd le plus précieux : l'exploration du feedback. Un choix anonyme ne peut pas être questionné — vous ne saurez jamais dans quel contexte on vous a vu « tendu ». Le nominatif fonctionne quand la sécurité psychologique est suffisante. Pour une équipe à faible confiance, un premier passage anonyme est une rampe d'accès acceptable, idéalement suivi d'une reprise nominative.
À quelle fréquence une équipe doit-elle refaire l'exercice ?
Un rythme trimestriel convient bien à une équipe stable. La fenêtre est une photo : les gens arrivent, les rôles changent, les zones aveugles repoussent. Une fois par an, l'exercice devient un souvenir plutôt qu'une pratique. Entre deux ateliers, chacun peut faire bouger sa fenêtre avec du feedback inversé, des points en binôme ou un débrief quotidien avec un coach IA centré sur ses adjectifs de zone aveugle.
Que faire si quelqu'un est blessé par un adjectif reçu ?
La liste ne contient que des mots positifs ou neutres, mais la surprise peut piquer : être vu autrement qu'on ne se voit est réellement déstabilisant. L'animateur doit normaliser : un adjectif surprenant signifie que l'exercice fonctionne, pas qu'il échoue. Demandez le moment concret derrière le mot, remerciez celui qui l'a donné, et laissez celui qui reçoit décider quoi en faire. N'exigez jamais de réaction à chaud.
Faut-il obligatoirement utiliser les 56 adjectifs officiels ?
Pour une première fois, oui — la contrainte est une qualité. Ce vocabulaire fixe, positif ou neutre, maintient l'exercice dans le descriptif plutôt que l'évaluatif, et rend les recoupements entre listes signifiants. Les équipes qui improvisent leurs propres mots dérivent vite vers le jugement. Après plusieurs passages, certaines ajoutent quelques adjectifs propres au métier ; faites-le délibérément, en gardant la règle « aucun mot négatif ».
Références
- Luft, J., & Ingham, H. (1955). The Johari window, a graphic model of interpersonal awareness. Proceedings of the Western Training Laboratory in Group Development. UCLA.
- Edmondson, A. C. (1999). Psychological Safety and Learning Behavior in Work Teams. Administrative Science Quarterly, 44(2), 350–383. DOI: 10.2307/2666999
- Eurich, T. (2018). What Self-Awareness Really Is (and How to Cultivate It). Harvard Business Review, janvier 2018.
- Stone, D., & Heen, S. (2014). Thanks for the Feedback. Viking.
- Terblanche, N., Molyn, J., de Haan, E., & Nilsson, V. O. (2022). Comparing artificial intelligence and human coaching goal attainment efficacy. PLoS ONE, 17(6), e0270255. DOI: 10.1371/journal.pone.0270255
Dernière mise à jour : 30 juil. 2026
